L’enseignement des habiletés sociales : Les interventions basées sur les réseaux de pairs dans le contexte de l’école élémentaire inclusive

Par Suzanne Murphy

 
L’apprentissage social chez les personnes ayant un TSA est une réelle préoccupation pour leurs parents, le personnel scolaire et les fournisseurs de services communautaires. Les lacunes et les différences sociales sont souvent évidentes en très bas âge. Ces différences sont multiples et vont de l’évitement des situations sociales au désir d’avoir des amis même si les compétences requises pour nouer des liens d’amitié leur font habituellement défaut.  

Les lacunes sociales et les échecs qui s’en suivent ont un impact important à court et à long terme sur le bien-être ainsi que sur la qualité de vie de la personne ayant un TSA. Par où commencer? Que faut-il enseigner? Quel niveau d’intervention est optimal? Comment assurer le transfert des compétences acquises d’un environnement à l’autre et d’une personne à l’autre? Autant de questions qui, toutes, visent à répondre aux nombreux besoins sociaux des personnes ayant un TSA.

Un autre type de questionnement touche l’implication des pairs dans l’apprentissage social. Comment souligner le rôle primordial des pairs dans cet apprentissage? Quelles structures sont nécessaires pour profiter pleinement de ce réseau naturel? Lors de sa présentation intitulée Les interventions basées sur les réseaux de pairs dans le contexte de l’école élémentaire inclusive (Peer Network Interventions in Inclusive Elementary School Settings), Madame Debra M. Kamps, directrice associée et scientifique principale à l’Université du Kansas, met en évidence la nécessité d’intervenir sur le plan social dès le bas âge. Les interventions de médiation par les pairs constituent une stratégie clé pour l’apprentissage social. Les cercles d’amis ainsi que les groupes d’habiletés sociales composés de jeunes ayant un TSA et de pairs neurotypiques ne sont que deux exemples de ces interventions.

Selon Madame Kamps, les pairs neurotypiques interagissent entre eux environ 40 pour cent du temps, ce qui n’est pas le cas pour les enfants et les jeunes ayant un TSA. Elle nous fait part des résultats d’études sur l’impact des réseaux de pairs (peer networks), des petits groupes de pairs jouant un rôle spécifique, soit celui d’offrir un soutien ou de l’assistance, de faire du tutorat ou de jouer le rôle d’agent renforçateur auprès des élèves ayant un TSA. L’intervention fondée sur les réseaux de pairs diffère des autres interventions de médiation par les pairs de deux façons importantes : elle offre une formation aux pairs et les impliquent dans le choix de leurs activités et de leurs objectifs. Les résultats des dix-sept études à sujet unique impliquant quarante-huit participants et participantes indiquent que l’amélioration de la communication sociale et des échanges avec les pairs repose sur la durée des interactions entre l’élève ayant un TSA et ses réseaux de pairs et sur le fait que les pairs se considèrent comme des « agents de changement ».

Les raisons de former les pairs sont nombreuses, notamment parce qu’ils font partie du contexte naturel. Ils passent des journées complètes avec l’élève ayant un TSA et le suivent d’une année à l’autre. Le fait d’être dans la même classe n’offre aucune garantie d’interactions réussies ou d’attitude positive envers les élèves ayant des besoins particuliers. De plus, ces élèves sont plus susceptibles d’être victimes d’intimidation que leurs pairs neurotypiques. Les pairs jouent un rôle important sur le plan de l’apprentissage social et peuvent, sans s’en apercevoir, encourager les comportements interférents de l’élève ayant un TSA ou négliger de renforcer les comportements souhaités. 

Les résultats d’une étude longitudinale sur cinq ans, menée par Kamps et ses collègues, démontrent l’impact positif que les réseaux de pairs peuvent avoir. L’étude a suivi quarante-cinq élèves ayant un TSA au palier élémentaire. Chaque élève faisait partie d’un à quatre réseaux de pairs à chaque année. Les réseaux de pairs incluaient des groupes sociaux ou de jeux, des séances de tutorat par les pairs ainsi que des groupes formés pour la récréation ou pour le dîner. Chaque réseau de pairs était actif trois ou quatre fois par semaine. Les résultats ont démontré une différence importante dans les interactions entre les élèves ayant un TSA et les pairs ayant reçu une formation comparativement à leurs interactions avec des pairs non familiers et non formés. L’observation par intervalle a démontré des interactions pendant 30 % des intervalles avec les pairs non familiers, presque 40 % des intervalles avec les pairs familiers mais presque 70 % des intervalles avec les pairs formés, une augmentation impressionnante.

Madame Kamps note quelques éléments intégraux basés sur des preuves de l’intervention fondée sur les réseaux de pairs :

  • Les séances et activités sont structurées et ont lieu en présence d’un seul élève ayant un TSA et de deux à quatre pairs;
  • La communication et les compétences sociales sont enseignées de façon directe;
  • Les appuis visuels sont utilisés et incluent des images et des mots;
  • Les « scripts » (analyses de tâches sociales) sont utilisés pour l’élève ayant un TSA et pour les pairs;
  • Les pairs interagissent avec l’élève ayant un TSA. Le rôle de l’adulte est d’encourager les pairs à inciter les élèves ayant un TSA à participer;
  • L’autosurveillance et la surveillance par les pairs sont utilisées pour suivre les progrès de l’élève ayant un TSA;
  • Le renforcement est incorporé dans l’intervention.

De plus, Madame Kamps ajoute quelques points importants :

  • La « règle des 30 secondes » est en vigueur. Ceci veut dire que si l’élève ayant un TSA cesse de participer pendant plus de 30 secondes, l’adulte incite les pairs à le relancer. Les pairs peuvent inciter l’élève ayant un TSA à deux reprises. Si celui-ci ne réagit pas aux deux invitations, l’adulte intervient.
  • Les réseaux de pairs peuvent se réunir à différentes fréquences. Il n’est pas nécessaire qu’ils soient présents tous les jours. Par contre un « dosage » d’interactions régulier est une façon d’apprendre à surmonter les défis reliés à l’autisme.
  • Les réseaux de pairs augmentent les interactions sociales, contribuent parfois à l’amélioration du langage et fournissent des outils utiles pour mieux fonctionner en société.

Elle note également que les réseaux de pairs sont certes efficaces, mais que le personnel enseignant éprouve parfois des difficultés à les mettre à l’horaire. Madame Kamps termine sur une vision d’avenir et nous invite à réfléchir aux questions suivantes :

  • Comment adapter l’intervention fondée sur les réseaux de pairs afin de la rendre moins intensive ou moins coûteuse?
  • À quoi ressemblent les réseaux de pairs au secondaire et chez les adultes?
  • Quelles sont les habiletés-cibles dans les contextes communautaires?
  • Quelles sont les stratégies d’enseignement à privilégier?
  • Quelles sont les priorités pour obtenir des résultats significatifs?

Les recherches soulèvent souvent des questions supplémentaires, mais les résultats des études réalisées à ce jour sont favorables à la mise sur pied des réseaux de pairs. Il est impossible de nier les caractéristiques des troubles du spectre de l’autisme (TSA) ainsi que la complexité et l’énormité de la sphère sociale tout comme l’importance d’inclure une composante sociale dans les programmes destinés aux élèves ayant un (TSA). Le National Research Council (2001) recommande le recours aux techniques de médiation par les pairs pour accroître les interactions et promouvoir le développement social des enfants autistes. Les éléments constitutifs des réseaux de pairs s’appuient sur des preuves et ont généralement un impact positif sur l’élève ayant un TSA ainsi que sur ses pairs, les deux parties essentielles à la réussite des interactions.

Mots clés : Amitiés, enseignement, jeu, interaction sociale, habiletés sociales

Suzanne Murphy compte plus de trente ans d’expérience de travail, à titre de consultante, dans le secteur de l’enfance et de la jeunesse. Elle se spécialise dans les domaines des troubles du spectre de l’autisme (TSA) et du comportement.